Juste des mots
Le premier titre prévu pour cet article était : « De Darwin à Freud. L’animal et l’humain : le langage ». Comment comprendre un tel glissement ? En plus, de refuser un titre trop pompeux, il ne résumait pas l’essentiel de l’article. Vous comprendrez pourquoi en lisant ce qui va suivre.
Classiquement lorsqu’on lit Freud, l’on apprend qu’il se considère comme un successeur de Darwin, en ceci que si l’auteur de L’origine des espèces opérait une première blessure narcissique dans la vision que l’homme avait de lui dans le monde, Freud quant à lui engendra une seconde blessure dans le sens où il dégagea au sein même de l’humain quelque chose qui échappait à sa propre maîtrise. Autrement dit, si Darwin prouvait que l’homme n’était pas d’essence divine mais un animal, Freud démontra que l’homme n’était plus maître en lui-même. C’est ce fameux inconscient, qui échappe à notre vigilance car on veut d’abord l’ignorer.
Avec Darwin, l’homme est un animal, avec Freud non seulement il est un animal mais en en plus il se connait assez mal car il se veut être plus que ce qu’il est. Les deux auteurs ont ce point commun, qu’ils ramènent l’humain à des choses beaucoup moins spirituelles que ce qui avait dominé dans la civilisation occidentale. Freud à sa manière rappelle, tout comme Darwin, l’homme à son animalité. Plus précisément, Freud découle le fonctionnement humain de sa corporalité : l’homme est pulsion et même ses plus belles œuvres sont des reliquats de la pulsion. Et cette pulsion prend source dans le corps par les zones érogènes. Et c’est là que les choses s’aggravent : non seulement il ramène à du corps mais c’est un corps en tant qu’il est sexualisé, c’est à dire comme source de plaisir. Voilà de quoi éloigner l’humain de Dieu. Pour ainsi dire voilà une très bonne raison de l’ignorer et donc de le refouler.
C’est cette tension entre ce qui doit être ignoré et ce que notre corps réclame qui engendre dans un premier temps cette méconnaissance de l’humain sur lui-même. Le désir et son interdit sont les deux axes de conflit chez l’humain. Bien sûr ce désir s’adresse à un autre et c’est là que ce noue en premier lieu la relation à l’autre. Mais que trouvons dans cet écart entre nous et nous-mêmes : entre soi et notre image ?
On trouve ni plus ni moins que des mots. Des signifiants qui par leur arbitraires vont servir de porte-paroles aux 2 exigences (celle du désir et celle de son interdit). Pourquoi des mots ? justement parce qu’ils peuvent jouer de leurs double sens et ambiguïté. Un mot est fondamentalement un son avant même d’être un sens. Si je dit à haute voix « mot » on entend « maux », « Meaux » etc. c’est le mot en tant que son qui est libre d’interprétation. Et donc d’utilisation. C’est parce que les mots sont d’abord rien d’autres que des sons, qu’ils peuvent servir plusieurs sens et plusieurs intentions et donc plusieurs discours.
Notre réalité humaine prise dans l’ambiguïté du langage perd par ce biais cette maitrise illusoire sur elle-même. Le langage échappe à ce qu’on nomme volonté et vigilance. il est courant que nos patients viennent dire « je me suis trompé de mot », « je n’ai pas voulu dire ça », « je ne trouve plus le bon mot mais en gros je dirais comme ça ». Le moment clé peut se résumer comme un « j’ai pas voulu dire ça, me suis trompé de mot… euh quoique ça veut peut-être dire quelque chose ce que je viens de dire au final.». Si l’on se ment avec des mots, un autre mot, parfois le même vient trahir une vérité. Pas une vérité absolu mais plutôt un moment d’authenticité qui donne à réfléchir.
Dans cette seconde blessure narcissique inaugurée par Freud où l’homme est renvoyé à sa corporalité (non pas seulement biologique mais aussi comme corps-plaisir), la dimension qui apparaît c’est celle où notre propre langage nous échappe. Le langage nous échappe car il est ambigu. Il est ambigu car fondamentalement avant d’être sens il n’est que son. Ceci tient au fait que les mots sont rien d’autres en tant que tel. Autrement dit, les mots sont justes des mots.






