Le blog de J-C Dardart

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Que nous apprennent les histoires de zombie sur la gouvernementalité face une pandémie ?

Rédigé par J-C Dardart Aucun commentaire

En ces temps troublés de Pandémie j’écris ces lignes plus tôt que prévu. Notre situation actuelle a pour moi une vague impression de déjà-vu. Vague car précisément c’est le passage d’un déjà-lu à un maintenant-vécu. En effet, il y a plusieurs années de cela, j’avais lu le Guide de survie en territoire zombie (GSZ) et Wold War Z (WWZ) de Max Brooks. Ces deux livres dépeignent dans un contexte géo-politique particulièrement crédible, l’art de survivre pour le premier puis le récit des survivants pour le second, et dont j’ai tiré de nombreuses notes et réflexions. Mais la forme de cet écrit sera beaucoup moins exhaustive et détaillée que ce qu’il aurait été plus tard. Il y a premièrement un caractère d’urgence qui me pousse à l’écrire. Mais surtout je veux lui donner une teneur. Celle de cet instant. Ainsi, si il y a un moment où ce travail doit être lu c’est maintenant. Plus tard, c’est toujours mieux, certes, mais plus tard c’est jamais à temps !

Pour ce billet je me contenterais d’évoquer 3 axes : celui de l’information, celui de la population puis celui du pouvoir disciplinaire.

La question de l’information et du savoir est mise en avant dès la première page du GSZ où l’opposition entre l’ignorance et la connaissance s’incarne dans la guerre entre les zombies et les vivants :

Faut-il en conclure que les morts-vivants sont invincibles ? Non. Peut-on les arrêter ? Oui. Le meilleur allié des zombies c’est notre ignorance ; leurs pires ennemies ? L’information et la connaissance.
Une politique du silence est le pendant discursif des failles d’hygiennes pour la propagation : pas de contagion d’ampleur sans rétention de l’information. Et ceci que ce soit dans nos maladies réelles ou fictives. Dans cet interview, Max Brooks explique qu’il a fait démarrer l’épidémie du virus de zombification en chine à cause du Sras :
Dans « World War Z », si je fais commencer l’épidémie en Chine, c’est à cause du Sras. J’avais besoin de plusieurs facteurs pour faire démarrer l’épidémie : Avant tout, il me fallait un gouvernement répressif qui censure la presse et empêche la circulation de l’information ; Ensuite, une population importante ; Et enfin, il fallait que le pays soit suffisamment développé pour avoir des infrastructures de transports aériens importantes. La Chine correspondait parfaitement à ces critères. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec le Sras. Les autorités chinoises ont menti : « Non, non, il n’y a pas d’épidémie. » Et puis un jour, il y a eu un cas à Toronto... parce que des personnes contaminées avaient pris l’avion. Je me suis dit : voilà l’endroit parfait d’où faire partir un virus zombie

Dans la fiction le romancier rend visible au point de l’évidence la façon dont s’articule information et population . La non circulation et la rétention de l’information est d’autant plus mortelle que la population est en mouvement et en expansion. Et plus l’information sera opaque dans un espace concentré et dense mais avec une circulation interne forte, plus le facteur de propagation sera important pour ensuite se répandre à l’extérieur via l’espace mondialisé. On voit bien comment une pandémie est le visage mortel de notre spatialité : circulation et répartition de notre multiplication.

A la fin du GSZ il conclut sur le fait que le zombie comme toute maladie revient avec l'augmentation, la concentration urbaine de la population ainsi que l’accélération du trafic et des transports. Problématique allant de paire avec le fait que le problème ne peut pas se régler tant que le gouvernement ne reconnaîtra pas le virus de zombification et n'en parle pas au public. Le zombie est la figure même de la pandémie : un monstre de la croissance qui tire son pouvoir des états aveugles et muets. D’ailleurs, dans ce thread twitter Nejma Omari nous apprend qu’il y a 100 ans, la fameuse grippe dite « espagnole » avait été aussi présenté juste comme une grosse grippe sans grande importance. Mais le problème du creux de l’information au plein de la population ne se réduit pas à un gouvernement qui minise l’information car cela ne dure pas. A ce moment les peuples peuvent devenir méfiants et voir le mensonge, parfois le complot partout. L’information est une déesse qui déteste le vide : un creux doit toujours se remplir. Entre mouvement de panique et de déni, c’est la danse macabre des énoncés tous plus farfelus les uns que les autres qui vient combler le silence de mort précédent. A cela les états doivent mener un tango et maintenir la cadence d’un pas trébuchant entre deux injonctions contraires : ne pas paniquer la population tout en la mettant face à la réalité du danger. Dans cette émission d’Arrêt Sur Image, deux médecins nous expliquent à quel point il est difficile de faire comprendre l’ampleur du dangers face au déni, à la minimisation de l’information et au retard de décisions. L’un d’eux, le docteur Philippe Devos insiste sur le fait qu’il faut faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un problème d’individus mais de population :

Le risque n'est pas individuel mais populationnel, si on regarde une personne de 40 ans le risque de décéder de ce virus il est 0.1 %. Effectivement pour un quarantenaire le risque est très faible. La problématique de ce virus c'est qu'il va toucher énormément de gens et qu'il va être très agressif pour des personnes très âgées mais qu'on devra prendre dans nos réanimations et donc les réanimations, les hôpitaux vont être saturés. Et cette saturation va entraîner des morts indirectes parce qu'on sera plus soigner les autres personnes. Et donc le risque est au niveau de la POPULATION : c'est de mettre par terre les hôpitaux. Mais le risque individuel est faible. Beaucoup de medecins se concentrent sur l'INDIVIDU puisqu'en fait ils soignent des INDIVIDUS. Et peu de médecins ont une pensée en terme épidémiologique et en terme de risque de groupes. Je pense qu'il n'y a que les chefs de services et certains médecins qui ont réfléchis un peu plus loin que leur patient qui ont compris dès le début le risque.

Le savoir nécessaire doit être produit il ne peut sortir de nul part comme tombé du ciel. Or c’est justement ce dont il a manqué qui le produit, à savoir le pouvoir disciplinaire. Max Brooks insiste dans ces deux livres sur le fait que des pratiques disciplinaires permettent de survivre. On peut le définir ainsi : cadrer, enregistrer, quadriller, différentier, segmenter, classer, optimiser, économiser et rationaliser. Il est le pouvoir qui peut faire face aux pandémies. En ce sens, on pourrait presque faire de Max Brooks un fils spirituel de Foucault (son père est le comique Mel Brooks qui est clairement plus fun que notre philosophe au col roulé). Le définition donnée juste avant du pouvoir disciplinaire est celle que Foucault donne dans Surveiller et punir, livre qu’on associe par erreur à une analyse des prisons. Pour moi, le moment où il est le plus clair sur ce qu’il veut dégager c’est justement quand il parle de l’épidémie de peste et du dispositif de la ville pestiférée qui se distingue du modèle d’exclusion et de bannissement de la lèpre.

Il démarre le chapitre III, intitulé « Le panoptisme », sur les mesures prises en ville au moment de la peste à la fin du 17é siecle : stricte quadrillage, fermeture de la ville, divisions en quartiers avec intendants, chaque rue surveillée, des jours où personnes ne doit sortir de chez eux, porte fermée de l’extérieur, les familles doivent faire des provisions, s'il faut sortir c'est à tour de rôle et en évitant les rencontres. au plus bas de l'échelle sociale certains portent les malades et enterrent les morts et toutes sortes de basse besognes.

Chacun est arrimé à sa place. Et s'il bouge il y va de sa vie, contagion ou punition […] Cette surveillance prend appui sur un système d'enregistrement permanent

Il est intéressant de noter que ce rapport au corps, à la contamination, à la surveillance et au confinement se retrouve dans les films de zombies mais pris parfois à contre pied. la surveillance et quadrillage militaire vont échouer. Le confinement dans une maison où les victimes vont se barricader eux mêmes signera par là même leur fin. Dans "l'adaptation" cinématographique de World War Z le héros porte une critique à ce type de dispositif en disant que bouger c'est vivre. La logique de la « contagion ou punition » est mis en scène quand les survivants sont pris entre les zombies et les militaires (les 2 films 28 jours plus tard et 28 jours semaines plus tard montrent très bien ça). Tout comme le zombie le cadavre et les corps sont contagions qu’ils soient viraux ou bactériens. La ville pestiférée est très hiérarchisée et surveillée avec un système d'enregistrement permanent et continue née pour examiner afin de distribuer chaque individu en vivant, malade et mort :

A la peste répond l'ordre : il a pour fonction de débrouiller toutes les confusions : celle de la maladie qui se transmet quand les corps se mélangent; celle du mal qui se multiplie lorsque la peur et la mort effacent les interdits. [Ainsi],contre la peste qui est mélange, la discipline fait valoir son pouvoir qui est d'analyse.

Le zombie est bien se mélange et cette masse il est lui-même l'indistinction en tant que mort-vivant et malade contagieux. Les zombies sont une horde indifferentier qui est l'inverse d'une société disciplinaire faites de différentiation à une norme, de répartitions et se réductions à leur fonction des individus. Zombies et militaires luttant comme l'entropie et l'information (dans le sens de l'organisation) et dont les survivants sont pris entre leur deux feux.

Le zombie met également en scène une situation extrême où les interdits se lèvent tout comme au moment de la peste. Foucault souligne le fait qu'il y a la fois un « récit littéraire de la fête » où les interdits sont levés où se révèle une vérité tout autre car l'identité statutaire et ce qui faisait qu'il étaient reconnus auparavant n'est plus. Mais à cela s'oppose « un rêve politique de la peste » un pouvoir qui pénalise assignant le "vrai" nom et la "vrai" place de chacun :

La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des "contagions", de la peste, des révoltes, des crimes [...] des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre.

Les récits de zombies montrent des survivants qui se laissent aller à leur sauvageries (cf la scène des autres humains dans Zombie de Romero) ou qui font des choix limites (walking dead par exemple) Il y a sous une double justifications (nécessité de tout faire pour survivre. Et, il n'y a plus de système pénal) une mise en lumière de la nature humaine et une mise à l’épreuve de sa moralité. Sans système pénal, sans contrat social, sans loi judiciaire que deviennent les groupes humains ? Dans 28 jours plus tard le tour de force consiste à faire des militaires à la fois figure de la discipline et son opposé car ils sont livré à eux même et se laissent aller aux bas instincts et à la sauvagerie envers les personnages féminins (oui on ne fini pas de justifier la culture du viol)

La peste ainsi permet de « définir idéalement l'exercice du pouvoir disciplinaire [...] pour faire fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l'état de la peste » Au 19é siecle l'application de la technique de la discipline à l'espace de l'exclusion et un marquage entre normal et anormal :

L'existence de tout un ensemble de technique et d'institutions qui se donnent pour tâche de mesurer, de contrôler, et de corriger les anormaux, fait fonctionner les dispositifs disciplinaires qu'appelait, la peur de la peste

La ville pestiférée est une situation d'exception face à un mal exceptionnel elle est différente de ce que deviendra plus tard un pouvoir disciplinaire incarné par le panoptisme (un centre de surveillance qui voit tout le reste mais qui est invisible et opaque) qui s'applique à la vie de tous les jours dans les prisons, les écoles, l'entreprise et les hôpitaux. entre les deux une transformation va se produire en un siècle et demi. La raison d'être de cette citée pestiférée se ramène à un « dualisme simple vie-mort : ce qui bouge porte la mort, et on tue ce qui bouge ». Le zombie qui bouge porte la mort. il est contagieux. S'il n'est que simple infecté il est ce vivant qui transmet le virus. S'il est mort-vivant il est ce mort qui bouge sur qui on tire. Il répond au clivage mort et vivant de la ville pestiférée par son état non clivé de mort-vivant. Évidemment nous n’en sommes pas là. Mais dans les discours actuels circule bien une version adoucie par une inversion : « reste confiné si tu veux sauver des vie, si tu bouges tu va tuer », on remplace le meurtre par la culpabilisation. Je sais que c’est plus sage et que le but est de ralentir une courbe de contagion. Mais cet état de fait aurait pu être éviter car justement les techniques disciplinaires ont évolués depuis la la cité pestiférée. Par exemple le cas de Taïwan ou de la Corée du sud est instructif car leur gouvernements ont anticipés, mis à contribution tout un tas de technologies sociales et numériques avec la contribution de la population. Dans cet article sur la gestion de la contagion de ses pays, il apparaît clairement que tout à débuté par une politique de la transparence de l’information venant des gouvernements. Leur modèle est une version mutée du panoptisme : le centre est devenu transparent !

Mise à jour : Vous pouvez trouver mes notes non corrigées sur les 2 livres de Max Brooks ici

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