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Le cyclope est devenu un paon : le rêve politique d’une pandémie actuelle

Rédigé par J-C Dardart Aucun commentaire

j’aimerais reprendre là où je m’étais arrêté la dernière fois, à savoir que le centre opaque du panoptisme était devenu un centre transparent. Si la peste avait réalisé la cité disciplinaire (dans le sens de Foucault) par excellence , c’est un modèle bien différent qui s’est actualisé en Corée du sud et à Taïwan. Au lieu d’une architecture panoptique qui voyait sans être vu, on assiste à un centre de pouvoir tout autant vu qu’il fait voir. Il se fait voir, je devrais dire. En effet, cette forme d’ État est elle-même l’application d’un régime du visible qui se montre en train de montrer. Mais ce regard n’est pas un œil unique devenu transparent mais la démultiplication d’un voir. La figure la plus adéquate serait non pas celle d’un cyclope mais d’un paon aux yeux innombrables. Ulysse n’aurait jamais pu berner ce bel oiseau. Bien au contraire, il en aurait été que l'un de ses regards scrutateurs.

L’oeil du panoptique est peut-être central et unique mais il n’est pas pour autant limité à une simple périphérie. Son regard unique à des extensions pénétrantes et omniscientes. Il s’étend sur un plan par le quadrillage. La force de la surveillance disciplinaire dépend de l’appareillage qui trace et précise cette grille. Malgré la finesse de son maillage, il y aura toujours des zones d’ombres que sa lumière ne pourra recouvrir. En revanche, il en serait tout autrement avec une multiplicité de scintillements. Dans son cours sur Foucault, Deleuze décrit les visibilités comme des lumières et des scintillements. D’une source unique qui tombe sur l’espace à la prolifération des signaux lumineux, c’est le passage chez Foucault des « sociétés disciplinaires » à la biopolitique ou de ce que Deleuze a appelé les « sociétés de contrôles ». La biopolitique est la façon dont on gère et contrôle une population comme être vivant dans un espace ouvert et potentiellement infini. De plus la catégorisation, le quadrillage et la division du travail sont remplacés par un pouvoir modulaire qui s’adapte à chaque élément. Nous ne sommes plus dans des grandes cases dans lesquelles on classe les personnes mais dans un pouvoir personnalisé. Le pouvoir disciplinaire et de contrôle se réalisent souvent dans des formes combinées. En effet, ce sont ce que Deleuze appelle des machines abstraites (ou diagramme), qui travaillent toujours dans d’autres machines abstraites. Ce terme « d’abstrait » souligne le fait que ce sont des machines qui peuvent non seulement se concrétiser de différentes manières (par exemple : le diagramme panoptique qui est la machine abstraite disciplinaire se réalise dans l’école, l’armée ou la prison), mais qu’elles peuvent également muter. Autrement dit, c’est parce que cette machine est faite d’éléments non spécifiés (et non fixés) que celle-ci peut changer. Si Deleuze parle de machines abstraites, qui sont au niveau des fonctions, celles-ci se réalisent ou s’actualisent à travers des machines concrètes ou encore ce qu’il nomme des agencements (dispositifs chez Foucault). Ainsi, une même machine abstraite peut s’agencer dans plusieurs machines concrètes. Mais comme les machines abstraites mutent, travaillent l’une dans l’autre, prennent appuient sur d’autres machines abstraites, un agencement concret actualise des éléments de différents diagrammes.

Ce petit détour rapide par les théories de Deleuze va permettre de préciser ce que ces deux États ont agencé. Du diagramme panoptique on retrouve le quadrillage, le traçage, le fait de déployer les forces avec maximum d’économie. Du diagramme biopolitique nous voyons comment une population est gérée et contrôlée en tant qu’être vivant puisqu’il s’agit d’endiguer une maladie. Le pouvoir de contrôle est modulaire, personnalisable et pénètre bien plus en profondeur qu’un pouvoir qui produit des catégories. La discipline est un pouvoir concentré et hiérarchisé, le contrôle est pouvoir qui agit dans la dispersion. Le contrôle est un nuage ! L’État a une taille intermédiaire entre un espace comme l’école, l’hôpital ou l’armée et l’espace ouvert mondial. Ainsi, c’est dans un État comme entre deux dimensions qu’on peut observer des diagrammes hybridant discipline et contrôle. Après tout le contrôle est une machine abstraite qui prend appuie sur la discipline. Deleuze, le rappelle dans son texte sur les sociétés de contrôles en expliquant que le discipline par ses catégories n’était pas assez fluide et rapide. Que ce soit à Taïwan ou la Corée du sud, c’est la technologie, le big data, le traçage personnalisé bien qu’anonyme (le nom ne compte pas car la biopolique agit sur des corps en tant que population pas des personnes) et la production personnelle plus ou moins consenties de données qui ont pris le pas sur l’enquête et les dispositifs d’aveux des sociétés disciplinaires.

Par exemple, prenons cet extrait de l’article que j’avais indiqué la dernière fois intitulé « COVID-19 : « Il aurait fallu s’inspirer de Taïwan, mais c’est trop tard » » :

En témoignent ces alertes envoyées par SMS par le gouvernement sud-coréen de façon quotidienne, informant les citoyens des cas de contaminations détectés dans leurs quartiers. Une pratique accueillie plutôt positivement par la population, mais qui n’est pas sans poser question du point de vue de la protection de la vie privée. Si l’identité des personnes contaminées n’est jamais révélée, certains détails permettent souvent aux plus téméraires de les retrouver. « Ce n’est pas surprenant, l’importance des réseaux sociaux est sans commune mesure en Corée du Sud, abonde Juliette Morillot. Grâce aux données fournies par le gouvernement, même si les noms ne sont jamais révélés, on s’est rendu compte que des gens trompaient leur femme ou leur mari, par exemple. » D’après Kim Hyung-eun, la correspondante de la BBC à Séoul, les requêtes les plus fréquentes sur les moteurs de recherche associent d’ailleurs les numéros de dossiers des patients testés positifs (accessibles publiquement en ligne) aux mots-clés « détails personnels », « visage » ou encore « photo », créant chez certains une sorte de course à la dénonciation qui ne dit pas son nom. « Une fois l’épidémie terminée, notre société devra évaluer si cette réponse était véritablement appropriée et efficace… », s’interroge un membre du Centre de contrôle et de prévention des maladies dans l’article du média britannique

Nous voyons bien comment la population devient en tant que tel productrice d’informations qui font dire et font parler des données. Ainsi ce qui pose problème, là, n’est pas tant l’écran que le devenir caméra. En réalité, parler de centre ou de transparence ne fait plus sens car la surveillance est décentrée et personnelle : la population est devenue un œil démultiplié producteur de données. Nul besoin alors de camera caché car le peuple s’est transformé en paon dont les iris font autant voir qu’ils sont vus. Foucault disait que le pouvoir s’était « faire voir, faire parler », si bien que si tout le monde intériorise ce pouvoir en tant que tel, le fait sien, non pas comme une aliénation depuis une force extérieure mais comme un assujettissement, c’est à dire la production d’une subjectivité, alors s’applique en chacun le pouvoir de faire voir autant qu’il est vu et de faire parler autant qu’il parle. Ce diagramme du paon je l’appelle : Autopouvoir. Je reviendrai dessus plus en détail ultérieurement.

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