Le blog de J-C Dardart

La psychanalyse est une lecture pas une Vérité

Autres perspectives dans Ashita No Joe

Rédigé par J-C Dardart Aucun commentaire

Avant de dire au revoir à Joe, abordons quelques points qui n’ont pas pu être développés par faute de temps ou tout simplement que je n’ai pas pu explorer davantage et qu’on effleurera à peine ici. Pour rappel, voici les 3 premiers articles traitant d’Ashita no joe. :

  1. Joe Yabuki : Présentation
  2. Les 4 regards de Joe Yabuki
  3. Joe Yabuki : la rage de vivre à en mourir

Joe contre Oedipe

Nous avons donc annoncé lors du dernier article que nous parlerons de la dimension oedipienne, mais celle-ci a une configuration bien particulière : décidément notre Joe ne fait rien comme tout le monde. En tant qu’orphelin Joe n’a pas vraiment de possibilités de vivre le complexe d’Oedipe à l’endroit de ses parents. Mais cela n’empêche en rien que la scène de la tragédie de Sophocle se transpose sur une autre scène : le ring. En effet, ce complexe est une triangularisation qui souvent se déplace dans des triangles amoureux. Le triangle de type oedipien, a les caractéristiques suivantes :

  • Un sujet amoureux
  • Un objet d'amour interdit
  • Un rival qui vient séparer le sujet de son objet d'amour

Si dans l'oedipe le sujet est l'enfant, l'objet d'amour la mère (ou le père dans la cas d'une position féminine) et le rival/séparateur le père (ou la mère dans la position féminine), dans ses versions déplacées est maintenues un double interdit : l'interdiction au niveau de l'objet d'amour et l'interdiction d'éliminer le rival. Dans Ashita no joe nous avons bien cette triangularisation : Joe - Tohru - Yōko Shiraki. En effet, Yokko est une femme qui va toujours être celle qui va trouver la solution pour sortir Joe de l'impasse, elle ne va cesser d'aller vers lui mais ce dernier va passer son temps à la rejeter et à l'humilier : plus il l'a rejette plus elle revient vers lui. Sa seule place va être d'être l'instigatrice de ses désirs. Fille d'un puissant homme d'affaire, elle va user de son pouvoir pour aider Joe, lui organiser des combats, lui trouver des adversaires etc. Ainsi, elle va être celle qui va créer le club de boxe de Tohru afin que les 2 amis s'affrontent. Yōko va également avoir des sentiments envers Tohru et admirer la ténacité de ce dernier. En même temps elle partage le même désir que lui : se rapprocher Joe, l'un par les poings, l'autre en étant toujours prêt de ses affaires. Du point de vue de Joe, seul son rival et ami compte. Yōko ne l'intéresse pas. Quand celle-ci va lui révéler ses sentiments pour supplier Joe d'arrêter la boxe, il va alors la repousser. On pourrait emmètre alors l'hypothèse que Joe s'interdit Yōko comme objet d'amour. En effet, il a déjà lever un interdit en tuant indirectement Tohru. Enfin au final il échouera contre l'image finale du Père : c'est José Mendosa qui va le tuer. Cet échec est-il la conséquence de la culpabilité de Joe ?

Dampei Tange : de l'adulte intéressé au parent qui s'intéresse

Nous l'avons évoqué plusieurs fois sans pour autant le développer davantage mais il y a un personnage primordial dans ashita no joe : le vieil Dampei Tange. Non seulement il va être l'entraineur de Joe mais il va être le premier à percevoir quelque chose de spécial chez ce jeune vagabond. Le regard de Joe à travers la vision de Dampei, annonce ce regard de boxeur que l'on retrouvera ensuite dans les combats de notre héros. Dampei perçoit une lueur unique dans les yeux de Joe. Il va d'ailleurs déclarer à un chef yakuzas qui voudra recruter le talentueux jeune homme :

Ne voyez-vous pas la lueur dans ses yeux ? Ce ne sont pas les yeux dégueulasses et corrompus d'un Yakuza Ce sont les yeux d'une bête sauvage qui regarde vers l'avenir !

Pour lui, Joe n'est pas un voyou mais un boxeur. Il le deviendra donc. Tel est le souhait du vieil homme. Le terme "bête" renvoie au Ça : le lieu de pulsion. Nous sommes du coté du Moi-idéal. Alors que le terme "avenir" situe Joe du coté de l'Idéal du Moi où il s'agit d'avoir un lendemain de grandir et de réussir sa vie. Dans ses mots de Dampei nous sommes dans la dialectique entre Moi-idéal et Idéal du Moi qu'évoquait »Vincent Le Corre dans »ce commentaire. Dans le premier épisode Dampei, lui promet un avenir radieux : il sera riche et aura une piscine : image idéale qu'incarnera José Mendoza. Et il fera tout pour que Joe y parvienne. Mais il y a le drame interne de Joe : sa mélancolie. Dampei croit en l'avenir de cet adolescent mais ce dernier est dans la désillusion : il est pessimiste.

Dampei est un personnage particulièrement touchant. Il est celui qui lutte et tient la route. Il est celui qui a déchu et est tombé au plus bas (clochard, ivrogne) mais qui se saisit de la chance de remonter : Joe est son lendemain. Il s'agrippe à l'avenir qu'il voit pour lui et Joe pour finalement ne se préoccuper que de Joe : il va même le supplier d'arrêter quand certains combats se révèleront trop dangereux pour sa vie. Il a une place de parent. Au début l'enfant est la continuité du narcissisme parental et l'impitoyable Joe le souligne bien à Tange :

Joe : Si vous vous approchez encore de moi, je ne serais pas aussi gentil ! Je ne supporte pas les ivrognes. Tangue : Je ne bois plus. Depuis que j'ai vu ton punch cette après midi, j'ai complètement arrête. Tu comprends ? Ça prouve à quel point j'admire ton punch. Je suis prêt à tout abandonner pour toi. Alors petit, Yabuki Joe, laisse-moi t'entrainer ! D'accords ?

C'est à ce moment là qu'intervient ce fondu du regard plein d'espoir de Tangé vers le regard mélancolique du Joe (épisode 01).

Joe : Tangue Danpei, c'est bien ça ? Maintenant que j'y pense, il y avait un boxeur qui portait ce nom, bien qu'il n'était pas très fort.
Tangue : C'était il y a bien longtemps ...
Joe : Alors, vous pensez pouvoir réaliser à nouveau ce rêve avec votre sale tête ?

Petit à petit il prendra davantage Joe pour ce qu'il est en lui-même et préférera son bien être aux vœux qu'il avait pour le jeune homme et dans lesquelles il s'était projeté. Malgré les rejets et les chutes de Joe, Dampei restera pour là pour lui. Ce comportement plein de beauté contraste avec sa laideur physique (borgne, grandes dents qui dépassent, trapu) qui sont les traces de sa vie de déchéances et de dérives, donnant par là même un relief tout particulier à ce personnage attachant qui se raccroche à l'espoir de toutes ses forces. Cette forme d'errance fait qu'il ressemble à Joe qui se laisse aussi dériver. De ce fait on se demande si ce n'est pas plutôt Dampei qui projette sa propre rage de réussir dans "les yeux d'une bête sauvage qui regarde vers l'avenir !" qu'il voit en Joe. En effet, Joe regarde-t-il vraiment l'avenir ?

Le désir c'est le désir de l'Autre, le désir de Joe va s'appuyer sur celui de Dampei. On peut même Se demander dans quelle mesure le désir de Joe n'est pas aliéné à celui de Dampei d'une façon tellement marquée qu'il mettra en sacrifice sa propre vie.

Joe a réussi ceci de façon remarquable : Redonner une dignité à un homme qui a dérivé. Lui donner le goût d'espérer et de penser à un "demain" possible. Finalement Joe en sauvant Dampei qui est un parent de substitution, ne sauve-t-il pas par là de façon symbolique ses propres parents disparus ? De plus ce départ pour le grand voyage avec le sourire aux lèvres et l'air serein ne viendrait pas du fait que, lui, l'enfant abandonné, rejeté et solitaire va finalement manquer à Dampei ainsi qu'à d'autres ? Par exemple une des questions qu'il n'est pas rare qu'un enfant se pose lorsqu'il pense à sa propre mort : va-t-il manquer à quelqu'un ? l'aime-t-on suffisamment pour souffrir de sa perte ? En résumé c'est une façon déguisée de savoir si on l'aime. Joe lui la mettrait en acte.

D'où, peut-être, la difficulté à situer cette funeste conclusion entre dans bad end ou une happy end. A la fois il s'encre chez l'autre mais en même temps il s'y perds à en mourir.

Le regard de l'autre est une question de points de vues

On parlait de regards dans un article mais mon point de vue, est une lecture personnelle d'une vision personnelle du réalisateur sur le manga d'origine. Or Desaki est un réalisateur au style marqué et marquant. Donc ce n'est pas tant le manga que adaptation par Desaki de l'histoire qui a inspiré ces article. Quand je lis le manga (donc le papier), je n'ai pas les mêmes ressentis. notamment l'aspect mélancolique de Joe qui est un apport du réalisateur. Ce que vous avez lu est donc le point de vue d'un point de vue : appareil à double focal qui créé donc une image nécessairement déformée. Mais cela n'empêche d'y trouver des élément pertinents et significatifs dans la lecture de ce qui est entre les lignes de cette histoire. D'ailleurs dans l'analyse d'un héros de manga il est important de garder à l'esprit que nous ne parlons pas tout à fait de la même chose lorsque nous partons de l'édition papier ou de son adaptation animée. Une adaptation est une adaptation donc une forme de traduction et comme le dit le vieil adage : "traduction, trahison".

Fin voulue ou forcée ?

J'ai écrit ces articles dans l'idée qu'il y avait une cohérence totale du début jusqu'à la fin. Et que la conclusion de l'histoire allait de soi et qu'elle n'aurait pas pu être autrement. Mais rien ne dit que la mort de Joe était voulue par l'auteur. Il faut, effectivement, savoir que la série a dû s'arrêter à cause de son esprit de révolte qu'elle aurait insufflé : des étudiants japonais qui manifestaient contre l'action de l'armée rouge nippone avaient mis le visage de Joe sur leur étendards. La pression des autorités ayant ainsi mis fin au manga. Donc fin de l'histoire précipitée par mort du héros et donc pas de suite possible. Mais en même temps les propos de Joe à Noriko annonçait la fin : d'ailleurs au moment de cette scène je me suis tout de suite dit que Joe allait mourir.

Un héros moderne

Véritable figure de la révolte pour toute une génération de jeunes japonais, Joe Yabuki incarne plus que quiconque une figure du combat contre l'absurde dans le sens de Camus : contre le silence du monde Joe a su taper du poing et montrer qu'il existait, affirmant ainsi qu'il devait être traité avec dignité, héros véritablement moderne par sa violence, son cynisme et son désespoir il montre également toute la vigueur d'un sujet qui cherche à être entendu et respecté. Le Joe de Demain c'est l'adulte du monde moderne celui qui instaure un "je me révolte donc nous sommes" (Camus in l'homme révolté).

Je suis bien conscient que je n'ai pas épuisé tout ce qui pourrait être dit d'une œuvre d'une telle envergure. Rare sont les personnages qui laissent une telle trace dans l'histoire. Au japon il reste un des personnages les plus populaires même plus de 40 ans après : par exemple, en octobre 2006 il est arrivé » 4ème parmi 100 au Japanese Anime Vote. Figure complexe naviguant entre désespoir, révolte et ténacité, il incarne la condition humaine dans sa plaine mesure avec tout ce qu'elle a de riche et de paradoxale. Joe est ainsi beaucoup trop rebelle pour être enfermer dans une lecture psychanalytique unique, Je vous inviterais donc à faire votre propre lecture de l'histoire d'un adolescent qui donne une sacrée leçon aux adultes. Un jeune Boxeur qui nous donne une telle claque gagne à être connu. Pour finir, voici la question qui reste encore sans réponse pour moi : pourquoi la dimension maternelle est complètement absente et tue ?

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